jardins partagés


Quand un jardin tombe amoureux by jardins
avril 21, 2006, 5:40
Filed under: • Réflexions

ILP000080 Depuis longtemps les rosiers n’ont pas été taillés, leurs branches forment un entrelacs inextricable. Certaines sont mortes, des gratte-cul momifiés, tout marron, pendent et que les oiseaux n’ont pas mangés cet hiver. Ils passent par-dessus le mur, s’échappent à travers les grilles.
Poussé le portail, on s’avance dans le jardin. On frôle des buis mouillés, avec leur discrète odeur de pisse de chat, mais comme le buis la sent, c’est-à-dire pas vraiment. Plus tard, on saura vraiment ce que c’est, quand le minet du voisin viendra arroser le bas de la porte pour signaler à sa copine qu’il est chez lui partout.

Ce jardin a le charme de ces vieilles faïences ébréchées qu’on ne se résout pas à jeter, amoureux de leurs fleurs aux couleurs délavées, parfois juste d’un petit détail, ce petit carré d’un bleu criard frère jumeau d’un autre qui l’est juste un peu moins et le fait vibrer, et qui sentent le fraîchin quand on met le nez dedans.

On ne comprend pas bien ce jardin délaissé, mais il nous aime déjà autant qu’on l’aime pour des riens que personne d’autre n’aura vus, auxquels on attache déjà la plus grande importance. Une grande glycine partie à l’assaut d’un toit ou d’un grand arbre qu’elle étreint à l’en tuer. Un if au tronc droit, sombre, dont l’écorce s’effiloche. Un lilas qui pousse de travers, au sommet duquel un vieux nid reste accroché. Un écureuil qui détale et disparaît en moins de deux. Une tourterelle turque qui s’envole dans un froufroutement d’ailes et se perche sur le rebord du toit pour observer les intrus.
Plus on reste là à regarder et plus on voit jusque dans l’ombre des arbres des trésors qui se sont dérobés aux précédents visiteurs. On s’avance peu à peu, et l’on voit autant ce jardin inconnu et déjà familier que ce qu’il deviendra, c’est comme une vision, sans bien se figurer le temps qu’on y passera plié en deux, dégoulinant de sueur, sale et puant le soir venu, les ongles en deuil, les mains pleines d’ampoules, griffées. Tellement heureux, tellement fiers qu’on résumera sa journée par un « Ah ! les enfants qu’est-ce qu’on s’est mis dans le jardin avec votre mère aujourd’hui ! », sans bien piger leurs rires narquois.

On a eu beau les y attirer, mais rien n’y a fait. Il n’y a que le petit qui veut aider, mais bon, il est à peine plus haut que
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l’arrosoir qu’il n’arrive pas à décoller du sol. Bientôt, il ramassera les escargots et cherchera les orvets dans le tas de compost. Et sèmera des radis 18-jours qu’il croquera en faisant la grimace tant ils piquent. Avec un peu de chance, il deviendra un bon arpète.
Allez, on arrête là une évocation sentimentale qui rappellera de vieux ou récents souvenirs à des jardiniers chanceux d’avoir plus qu’un balcon ou un rebord de fenêtre. Mais à quelques jours d’entendre broyeurs, taille-haies et tronçonneuses envahir des vieux jardins dont les arbres vont tomber au champ d’honneur d’apprentis jardiniers voulant bien faire, parfois mal conseillés, lançons une trêve et donnons ce conseil : rien ne presse.
Ce qui a mis tant d’années à pousser ne peut être mis à bas sans vraies raisons. Ce qu’on ne connaît pas ne doit pas être taillé sans prendre le risque de dommages irréparables ou compromettre une floraison toute proche qui ne se devine pas dans un bourgeon, dont seul un oeil exercé peut voir le développement.

TAILLER, MAIS AVEC CIRCONSPECTION

Une règle de base : les arbres ne gagnent jamais rien à être taillés. L’idée qui veut que raccourcir les branches renforce une plante est aussi fausse que celle qui veut que couper les cheveux les rende plus vigoureux. Seuls ceux qui gênent vraiment, tel ce faux érable surgi contre la façade ou au beau milieu d’une allée, sont à supprimer, ou un autre qui serait couché par le vent. Encore que les vieux arbres de Judée poussent très souvent le tronc penché à donner l’impression que cette splendeur va s’effondrer sous peu.

ILP000243 Le mieux quand on ne connaît rien est de dégager les allées, de tailler l’herbe de la pelouse – le simple passage régulier de la tondeuse contrarie les grandes mauvaises herbes -, et de demander des avis pour le reste. Conseil de conseilleur : le quidam, ou hélas ! le professionnel, qui recommande de tout raser est à remercier avec un grand sourire en le raccompagnant vers la rue. Celui qui commence par reconnaître les plantes et par en dresser la liste sur un plan fait à main levée est digne d’être écouté. Il ne sera pas du genre à imposer ses goûts et ses lubies.
Avant toute chose, on achètera de bons outils : deux rateaux, un grand pour les allées, un petit pour les plates-bandes ; une pelle-bêche et une fourche-bêche, une binette-sarcloir ; un grand tuyau d’arrosage ; un arrosoir ; une tondeuse (qu’on peut aussi partager avec son voisin), une pince à couper le fil de fer, un sécateur et un pulvérisateur. Pour les débuts, ça suffit largement. Et un grand sens de l’observation, qui est le meilleur guide de jardinage qui soit, c’est gratuit et ça s’acquiert.

Alain Lompech
Article paru dans l’édition du 07.04.06
LE MONDE


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